Millénium 4 : T.O.C. ?

Millénium 4 : T.O.C. ?

Millénium 4 - Ce qui ne me tue pas :
continuation ou trahison ?

Ce roman de David Lagercrantz a été perçu, en Suède, comme une trahison de Stieg Larsson, alors qu’aux États-Unis, il n’a été vu que comme une continuation. Qu’en est-il réellement ?

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Son action se passe quelques années après la fin de La Reine dans le palais des courants d’air. Harriet Vanger a été chassée de la tête du groupe éponyme par des imbéciles conservateurs (pléonasme ?). On ne saura pas pourquoi elle a abandonné Millénium alors qu’elle disposait d’une fortune personnelle & de celle du groupe Cochran, lui permettant d’y rester ; d’autant qu’elle y était à titre personnel (T. 2-Ch. 2). Une maison d’édition norvégienne, Serner, l’a remplacée, avec moins de bienveillance, puisque le directeur de publication en est, maintenant, un de ses cadres. Rosa Figuerola a disparu, sans que l’on sache pourquoi, en revanche les inspecteurs Jan Bublanski, Sonia Mödig & leurs acolytes sont toujours là, mais ils ne sont plus que des fantoches, tout comme le procureur Richard Ekström. L’auteur introduit de nouveaux personnages tout aussi fantomatiques, dont certains semblent inutiles : le récit avancerait tout aussi bien sans eux ! Il ne semble pas avoir compris que les personnages secondaires de la trilogie servent soit à accélérer l’intrigue soit à donner de l’épaisseur aux personnages principaux, nous avons eu l’impression d’une utilité limitée au remplissage de pages.

Lagercrantz reprend l’organisation en parties, accompagnées de citations, mais ni le titre du livre ni ceux des parties, & encore moins les citations, ne semblent appropriés. Le titre anglais, The Girl in the Spider Web, paraît plus adapté que le titre suédois repris mot à mot en français !

La continuation s’arrête ici.

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Avant d’être une trahison, ce nouvel opus est d’abord une rupture qui se révèle profonde, car, de façon générale, nous avons le sentiment d’une perte d’épaisseur de tous les personnages du roman. Alors que la trilogie de Larsson fourmillait de personnages bien étudiés, ici, moins nombreux, ils ne sont tous que des éléments de l’intrigue ; alors que les personnages étaient en nuances de gris, à l’exception de Zalachenko, ils sont devenus ou noirs ou blancs. Le procureur n’est plus qu’un épouvantail, les policiers sont à la ramasse, l’équipe de Millénium, ectoplasmique, même Blomkvist n’est plus qu’un faire-valoir du deus ex machina Lisbeth, réduite à une geekette de génie toujours éprise du grand journaliste ténébreux qu’elle ne rejoindra que dans les dernières pages. Les intrigues complexes des trois premiers volumes se résument en une lutte sororalo-gémellaire entre l’ange Lisbeth & le démon Camilla, combat inachevé dans la perspective d’un autre opus. C’en est au point que pour maintenir notre intérêt, l’auteur s’avère obligé de multiplier les fausses menaces, les faux suspenses, les fils d’intrigue qui seront coupés sans que l’on sache pourquoi là où Larsson n’a recouru à aucune tricherie narrative.

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Alors que, dans sa trilogie, il transmettait des messages politiques forts, son continuateur n’en diffuse aucun, même celui qu’il prétend transmettre, une critique féroce de la presse suédoise, s’avère d’une mollesse telle qu’il a fallu lire les critiques louangeuses de la presse godillot pour réaliser que cela se voulait une dénonciation impitoyable. Comparée au réquisitoire contenu dans les deux derniers volumes de la trilogie larssonienne, c’est une fumisterie. De plus, il pouvait, dans son roman, dénoncer :

|le traitement des enfant autistes dans certains établissements de soin,

|les violences conjugales,

|l’homophobie,

|la soumission de la presse à la loi du profit & l’abandon d’une déontologie professionnelle,

|la surveillance de nos actes par la NSA,

|la complicité des autorités européennes avec cette même NSA,

|les acharnements juridiques, fiscaux & policiers contre ceux dénonçant cette surveillance,

au lieu de cela, il a réduit, ces thèmes, tous plus ou moins abordés, aux actions de brebis galeuses.

Nous sommes passés d’une contestation radicale & rationnelle de la société contemporaine à une acceptation sociolibérale d’une société bonne dans le fond (C’est un acte de foi de l’auteur !), malgré les agissements de quelques pervers. C’est la plus grande & la plus impardonnable trahison de l’auteur vis-à-vis de Larsson. Cependant, il est difficile de la lui rapprocher, car cela n’a rien de surprenant : cet écrivain bobo, issu d’une famille riche, & semble-t-il, noble, n’a aucune raison de contester un système dont il profite. La trahison est le fait des ayants droit de Larsson qui affichent, une fois de plus, le mépris de ce qu’il était !

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Au total, nous avons un sentiment de travail bâclé (L’inutile prologue de six lignes donnait le ton !), de gâchis de talent, car le roman est agréable à lire (Peut-être, est-ce dû à la traduction, bien moins fautive que celles de la trilogie !), & même à relire, malgré toutes ses faiblesses, y compris quelques petites invraisemblances techniques (Ainsi, quelle que soit son habileté de pirate, il est peu probable que Lisbeth puisse faire fonctionner son programme de factorisation des grands nombres, gros consommateur de temps de calcul, sans que quiconque s’en aperçoive ! etc.) En pratique, sauf exception (par exemple J. K. Rowling avec Harry Potter : cet écrivain semblant avoir énormément travaillé le scénario de chacun des sept romans), il est inévitable qu’un auteur introduise des improbabilités ou des contradictions, dans une histoire en plusieurs volumes. Ce sont leur nombre & leur taille qui importent. Dans un volume unique, cela montre le manque de sérieux du travail. Nous recommandons, donc, à tous ceux ayant apprécié Millénium de l’éviter, ils ne pourraient qu’être déçus &, comme nous, regretter leur achat !

En revanche, il constitue une excellente approche de la trilogie. En commençant par Millénium 4 & en continuant par Millénium 1, les lecteurs pourront saisir la différence entre une excellente œuvre commerciale politiquement correcte, digne des usines à best-sellers (Crichton, Cussler, Follet, De Villiers, King, Sulitzer) & une œuvre de génie dérangeante, entre un tâcheron littéraire & un écrivain.

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